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LES METIERS DE LA RECHERCHE : TEMOIGNAGES
 

 

"Je chante pour passer le temps
Petit qu'il me reste de vivre
Comme on dessine sur le givre
Comme on se fait le cœur content
A lancer cailloux sur l’étang"…

 


 

AVANT-PROPOS

Pourquoi avoir choisi ce poème de Louis Aragon, mis en musique par Léo Ferré, pour servir de prélude à ce quatrième tome de la collection ARCHORALES ? Est-ce parce que, commençant par le mot je, il annonce la tonalité commune des récits qui vont suivre ? N'est-ce pas plutôt parce que passer le temps, c'est un peu comme on passe le café qui exhale au loin tous ses arômes, comme on passe le témoin à celui qui va vous relayer dans la course ?

Qui dit témoin dit aussi témoignage. La Direction de l'INRA a entrepris, de collecter ceux de ses agents partis à la retraite ou s'apprêtant bientôt à le faire. Cet hommage au travail parfois obscur, qu'ils ont effectué dans leurs laboratoires ou leurs installations expérimentales (1), obéit également à deux autres considérations :

- lutter contre les tendances à l’amnésie en essayant de garder une trace des réflexions et des enseignements que chacun a pu tirer de son passage dans la Recherche agronomique.

- attirer l'attention sur les domaines où, de l’avis des témoins, l’organisation du travail et la gestion des hommes pourraient être améliorées.

Le personnel de l’INRA compte dans ses rangs nombre de "gens d’expérience". Avant de se lancer dans de nouveaux essais, ceux-ci savent l'utilité d'inventorier et d'examiner avec soin tous ceux qui ont été effectués antérieurement. Certes, les nouvelles recrues risquent fort d’avoir affaire à des objectifs et à des méthodes de travail fort différents des leurs. Mais, parvenues à certaines croisées de chemin, il leur faudra, comme leurs prédécesseurs, procéder à des choix, ne fût-ce que pour sélectionner, dans l'ensemble des orientations envisageables, celles qui seront jugées les plus "porteuses d'avenir". Nul doute que l'expérience de leurs aînés, nourrie durant leur vie professionnelle, leurs mises en garde contre les effets de mode et les redites dans les questionnements ne puissent les aider grandement à mener à bien ce travail critique d’évaluation.

Au-delà de leur intérêt patrimonial, les témoignages oraux peuvent être, par ailleurs, riches de suggestions pour améliorer "le management" et l'administration de la recherche. Les agents retraités, qui ont souffert de la lourdeur des procédures administratives ou de l'étanchéité des services, sont bien placés, en effet, pour en parler savamment (2). En se mettant à leur écoute, il est possible notamment de recueillir des idées sur les réformes qu'il conviendrait d'entreprendre pour tirer un meilleur parti de l’ensemble des "richesses humaines" (3) de notre institut, souder plus étroitement les générations entre elles, renforcer en chacun le sentiment d’œuvrer au service d'une même cause, au sein d’une communauté ouverte sur l'avenir et fière de son propre passé.

Pour obtenir des biographies qui soient à la hauteur des services qu'on peut attendre d’elles, il ne suffit pas toutefois de tendre un micro au premier venu et d’enregistrer ses propos, sans mot dire. Si l’on veut que les témoignages recueillis soient autre chose qu’une série d’anecdotes incertaines et décousues, encore faut-il qu'ils aient été élaborés selon une méthodologie rigoureuse (4). Dans l'opération ARCHORALES dont la réalisation nous a été confiée, nous avons proposé aux collègues, que nous avons rencontrés, de retracer leur itinéraire professionnel à partir des travaux divers qu’ils avaient effectués eux-mêmes ou auxquels ils avaient participé. Mais nous avons attiré leur attention sur la nécessité de les resituer dans le cadre plus large des programmes de recherche de leur laboratoire et des changements qui étaient survenus dans les mondes agricoles et agro-industriels, qui les entouraient (5). Bref, nous leur avons demandé de se faire "passeurs de temps" (6), c'est-à-dire d’agencer leur récit en empruntant des éléments à diverses histoires, chacune d’elles correspondant à un point de vue particulier (7).

L'approche biographique s'appuie sur les capacités des témoins à se remémorer et à donner sens à leurs souvenirs (8). Mais les mémoires des individus sont fragiles et incertaines, exposant leurs témoignages à des omissions, des erreurs et des biais systématiques : ceux qui disposent d'une série d'anecdotes et de discours convenus, faciles à raconter, sont tentés de ne retenir dans leurs propos que les éléments dont ils pensent qu'ils contribueront à donner d’eux-mêmes l'image sinon la plus avantageuse, du moins la plus conforme à celle à laquelle ils sont attachés (9). L'approche biographique repose, par ailleurs, sur une conception de l’histoire, ancrée sur la notion de progrès, les événements relatés ne prenant de sens que dans la mesure où ils sont l’aboutissement d’un projet, les étapes d'une ascension. Elle est fondée enfin sur la croyance en un intérêt collectif, quant à l’expression de sa propre subjectivité. Or, beaucoup de personnes interrogées ont du mal à se considérer comme des sujets d'histoire dont la vie a un début et une fin, obéit à des causes et à des motivations et est à l'origine d'une expérience qui puisse servir à d’autres qu’à eux-mêmes.

Il reviendra, bien sûr, aux historiens de critiquer et de confronter les renseignements collectés auprès des témoins avec les autres sources d’information, dont ils pourront disposer. S’ils doivent renoncer, en raison de leur caractère rétrospectif, à l’espoir d’éliminer des témoignages les reconstructions faites a posteriori, ils peuvent arriver, par des contrôles et des recoupements avisés, à faire la part entre les faits que nos interlocuteurs ont eu réellement à connaître et les souvenirs souvent remaniés qu’ils en ont gardés. La source orale leur donnera accès à des informations sur les métiers de la recherche figurant rarement dans les archives écrites (10) et leur fournira un éclairage fort instructif sur les valeurs et habitus de ceux qui les exercent.

La mémoire de chacun d’entre nous est activée grandement par la curiosité et l’intérêt de notre entourage (11) : si nous nous souvenons, c’est souvent parce que les autres nous sollicitent et nous encouragent à le faire. C’est aussi parce que nous savons que leur mémoire est proche de la nôtre et peut pallier ses défaillances éventuelles. Si la mémoire d’une institution comme l’INRA est faite des souvenirs de toutes les personnes qui ont travaillé en son sein, elle n’en a pas pour autant tous les défauts. Compensant les oublis des uns par les apports des autres, elle ne peut garder toutefois sa cohérence et son caractère vivant qu’en s’appuyant sur la mémoire d’individus conscients de l’aide qu’elle peut apporter à la créativité et convaincus de la nécessité de l’enrichir.

B. Desbrosses
D. Poupardin
J. Veltz

Notes

1) Rappelons cette belle citation qui n'a rien à voir avec l'obscure clarté qui tombe des étoiles : "C'est la nuit qu'il est beau de croire à la lumière !" Le tome suivant d'Archorales sera envoyé gratuitement à qui saura dire quel en est l'auteur !

2) Peut-on parler pour autant de"retour d’expérience" ?

3) Jean Salette ne suggérait-il pas déjà de substituer à la Direction des ressources humaines (DRH) une Direction des richesses humaines ?

4) La grille d’entretien, qui a été élaborée à cette fin, a été appliquée toutefois avec une grande souplesse pour tenir compte de la diversité des témoins et des particularités de leurs parcours professionnels.

5) Souvent absents ou difficiles à retrouver dans les archives écrites, ces éléments du contexte, sont essentiels, en effet, à l’analyse historique.

6) En reprenant le beau titre de l’ouvrage de Sylviane Agacinski, paru dernièrement au Seuil : "Le passeur de temps, nostalgie et modernité".

7) Les témoignages qu'on lira dans la suite de cet ouvrage ont un statut spécial sur lequel il convient quelque peu de s'attarder : il ne s'agit pas de mémoires rédigées par leurs auteurs et à leur seule initiative, dans la longue tradition des chroniqueurs et des mémorialistes qui se sont succédés depuis Hérodote ou Thucydide, mais des témoignages provoqués par un tiers sans lequel ils n'auraient jamais existé. Les auteurs des témoignages ont pu en modifier le style et le contenu, après lecture et analyse d'une transcription de leurs propos. Dans la mesure où la mise au point de la version définitive (au terme parfois de plusieurs itérations) n'a pas impliqué de personnes intéressées financièrement par l’opération, peut-être faudrait-il réserver à cette catégorie particulière de témoignages le terme "d'autobiographie assistée".

8) Voir à ce propos Jean Peneff, 1990, "la méthode biographique", Armand Colin, Paris, 144 p.

9) Cette remarque n'est évidemment pas propre à la source orale. Elle vaut aussi pour des documents écrits, comme les "mémoires de concours" que les scientifiques sont tenus de rédiger en vue d’obtenir un recrutement ou une promotion. "L'hagiographie, ça sert à faire la guerre, mais aussi à passer les concours" avait écrit, un jour, un candidat excédé, citant le fameux adage romain : "Si vis passem, parais bel homme" !

10) Les archives écrites sont peu explicites sur les processus de décision dans le monde de la recherche, font peu état de "l'ambiance" de travail, chaleureuse ou mortifère, qui règne dans les laboratoires.

11) On se reportera pour plus de détails à l’ouvrage de Maurice Halbwachs, "Les cadres sociaux de la mémoire", première édition de 1925 chez Félix Alcan, seconde édition, 1975, Paris-La Haye, Mouton éditeur, 296 p. et celui de Philippe Joutard, 1983, "Ces voix qui nous viennent du passé", Hachette, 268 p.

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