Accueil INRA ARCHORALES INRA TOME 1
LES METIERS DE LA RECHERCHE : TEMOIGNAGES
 

 

AVANT-PROPOS

 

D. Poupardin

Ils ont fait partie du même service tout au long de leur carrière. Ils n'ont fait qu'un bout de chemin ensemble ou ont préféré s’éviter. Ils ont emprunté des voies parallèles et n'ont jamais eu l'occasion de se rencontrer. Il leur est arrivé d’échanger des idées, des tours de main, des références bibliographiques. Ils ont discuté de leurs orientations et se sont chamaillés sur la façon d'utiliser les moyens de travail à leur disposition. Ils se sont côtoyés dans les services de documentation, dépouillant les mêmes revues et parcourant les mêmes circulaires administratives. Ils se sont présentés ensemble aux mêmes concours. Ils ont parlé, à la cantine ou durant les pauses-café, de choses qui n'avaient rien à voir avec la recherche. Ils se sont retrouvés aux mêmes "pots", aux réunions de l’ADAS ou dans les manifestations syndicales...

Le lecteur trouvera, dans cet ouvrage, une dizaine de témoignages d'agents de l'INRA (scientifiques, ingénieurs, techniciens, administratifs), partis à la retraite ou sur le point de cesser bientôt leurs activités professionnelles. Présentés en vrac, sans souci des préséances scientifiques ou administratives, ceux-ci proviennent d'entretiens qui ont été enregistrés à leur domicile ou dans des locaux de l’Institut. Pour permettre à un plus large public d’en prendre connaissance, il a été décidé, avec l'accord des intéressés, de les faire passer de la forme orale à la forme écrite. Mais, comme ces deux modes d'expression n'obéissent pas strictement aux mêmes règles, il a fallu procéder parfois à des coupes et à des remaniements. A la relecture, les auteurs des témoignages ont pu vérifier toutefois que le sens de leurs propos n'avait pas été trop déformé et apporter à la retranscription qui en a été faite tous les ajouts et rectifications qui leur apparaissaient nécessaires.

De quoi nous parlent les interlocuteurs que nous avons rencontrés ? Des circonstances dans lesquelles ils sont entrés à l'INRA, des responsabilités diverses, scientifiques et/ou administratives, qui leur ont été confiées, des conditions dans lesquelles ils ont exercé leur métier. Retraçant à grandes enjambées les étapes de leur parcours professionnel, ils rappellent les raisons qui les ont poussés à changer parfois de postes ou d’orientations, évoquant au passage, avec espièglerie ou émotion, le souvenir des collègues et des partenaires avec lesquels ils ont eu l’occasion de travailler.

En prêtant une oreille attentive à leurs explications et à leurs confidences, nous pénétrons du même coup dans les coulisses de la recherche : nous découvrons les conceptions de la vie et du monde, les valeurs éthiques et professionnelles, mûries au dedans d'eux mêmes, qui ont commandé souvent à leurs actions. Nous comprenons les joies qu’ils ont éprouvées à s'activer dans leurs laboratoires ou leurs installations expérimentales, à formuler de nouvelles hypothèses de travail et à les vérifier, à perfectionner leurs protocoles et à les appliquer, à améliorer l'arsenal des techniques qui se trouvaient à leur disposition. Mais nous prenons conscience aussi des tactiques et des stratégies qu’ils ont été obligés de mettre en oeuvre pour essayer de desserrer les contraintes diverses auxquelles ils étaient assujettis, des difficultés sans nombre auxquelles ils ont dû faire face pour résister aux effets de mode et traduire en des termes, mieux appropriés à l'analyse, les questions parfois fort "naïves" de la demande sociale. Bref, nous sommes mis au courant de "l’ambiance" qui régnait dans leurs unités de recherche, des espérances individuelles et collectives qui s'y côtoyaient, non exemptes parfois d’échecs ou de lourdes déconvenues.

Mais, avant de laisser la parole à nos informateurs, il convient de revenir sur les raisons qui ont motivé ce recueil de témoignages. L’INRA, on le sait, a entre autres missions celle "d’organiser et d’exécuter toute recherche scientifique intéressant l’agriculture et les industries qui y sont liées". Mais si, depuis sa création, il s’est ingénié à produire des connaissances scientifiques nouvelles et à les diffuser largement autour de lui, il s’est peu soucié jusqu’ici de garder une trace des travaux qu'il a initiés ou auxquels il a participé.

Le recueil des témoignages oraux des agents qui se sont succédés dans l’Institut a été entrepris pour tenter de sauvegarder sa mémoire en danger. Utile pour mieux faire connaître à l'extérieur les innovations qui ont résulté de ses travaux, les références oubliées qui pourraient, dans des contextes différents, trouver d'autres terrains d’application, il permet, sans doute, de rendre hommage aux connaissances et aux savoir-faire que ses anciens ont accumulés tout au long de leur carrière et dont profitent aujourd’hui grandement tous leurs successeurs. Mais il est aussi un moyen d'inspirer et de guider la réflexion de ses jeunes recrues en les mettant en garde contre les risques de redites et certaines illusions de la modernité. Il peut les aider, en outre, à mieux comprendre l'origine des structures actuelles de la recherche et la genèse des programmes auxquels elles seront appelées demain à s’associer. Dans un organisme de recherche qui va connaître, dans les prochaines années, un renouvellement important de ses cadres dirigeants et dont l’identité est parfois brouillée par de nouvelles préoccupations, les témoignages de ses "anciens" sont des jalons dans sa propre histoire qui peuvent contribuer à souder les générations et renforcer en elles le sentiment de faire partie d'une communauté soudée, ouverte sur l'avenir tout en restant fidèle à son propre passé.

Cette initiative, née de la prise de conscience d'un patrimoine collectif à transmettre, rejoint celle qu’ont prise déjà de nombreuses autres institutions (l’Armée de l’Air, la Sécurité Sociale, le Comité pour l’histoire économique et financière, les Archives Nationales et Départementales). Elle intéresse tout particulièrement l’Association pour l’étude de l’histoire de l’agriculture au XXème siècle, nouvellement créée. Les méfiances suscitées par les témoignages oraux, jugés longtemps inexploitables car trop subjectifs, tendent aujourd’hui de plus en plus à s’estomper. Les historiens contemporains sont tentés, en effet, d’avoir d’autant plus recours à cette source d'information qu'elle est souvent la seule à aborder certains sujets que l’écrit jusqu’ici a dédaignés (le contexte dans lequel ont pu être prises certaines décisions, la personnalité des acteurs qui ont été à leur origine ou qui se sont insurgées contre elles, etc.). Comme ils sont tenus de le faire déjà pour tout document écrit, il leur faudra, bien sûr, prendre des précautions pour exploiter à bon escient ces témoignages, dans le cadre des règles de communication établies : il leur reviendra notamment de s’assurer de la sincérité et de la véracité des propos recueillis en les confrontant à d’autres témoignages ou à des documents écrits, conservés par ailleurs (articles scientifiques, rapports de synthèse, notes administratives, etc.).

Les témoignages, réunis dans ce guide de recherche, n’engagent évidemment que leurs seuls auteurs. Le bouquet qu’ils forment, aux couleurs composites, est formé d’éléments qui se répondent, se complètent et s'enrichissent mutuellement. Mais, comme les retranscriptions qui en ont été faites, résultent parfois d’un travail important de réécriture et de mise en forme, il conviendra, pour avoir une connaissance exacte des propos qui ont été réellement prononcés (et dont certains ont été passés volontairement sous silence), des rires, des intonations et des hésitations, lourdes de sens, dont ils ont été parfois ponctués, de se reporter aux versions précédentes conservées en archives et aux enregistrements sonores originaux effectués sur cassettes DAT,. A défaut d’un service d’archives à l’INRA, celles-ci seront versées ultérieurement à la section du XXème siècle des Archives Nationales qui en assurera la conservation définitive et la communication.


Accueil Archorales | Sommaire du Tome 1